Il est possible de produire sans pesticide, mais à des niveaux de productivité plus faibles - Archive ouverte HAL Access content directly
Journal Articles (Review Article) Midi-libre Year : 2022

Il est possible de produire sans pesticide, mais à des niveaux de productivité plus faibles

(1) , (2)
1
2
Stéphane Cordeau
Olivier Le Ny,
  • Function : relator_reporter

Abstract

Chercheur à l’Inrae, Stéphane Cordeau est responsable de la plateforme expérimentale CA-SYS, à Dijon, où sont développées des techniques de production agricole sans pesticide. L'objectif de réduire de 50 % l'emploi de pesticides chimiques en Europe d'ici 2030 est-il atteignable ? 2030 c'est demain. Je ne peux pas dire si c'est possible ou pas, en revanche c'est un enjeu de taille pour la recherche. Les systèmes zéro pesticide que l'on teste sur le dispositif expérimental qu'est la plateforme CA-SYS, co-construite avec le monde agricole depuis 2013, visent à éclairer les impasses, les difficultés, les performances, le coût de la transition. On a quatre ans de recul qui démontrent qu'il est possible de produire sans pesticide, mais à des niveaux de productivité plus faibles. La recherche se penche-t-elle depuis longtemps sur cette question ? Depuis les prises de conscience, dans les années quatre-vingt-dix, de l'impact environnemental de l'utilisation trop récurrente ou trop systématique des produits phytosanitaires, parce que c'est ça qui a posé des problématiques environnementales, se sont développés énormément de programmes de recherches. Sur la question de l'arrêt total, c'est plus récent. Quels sont les leviers que l'on peut actionner, les champs de recherches ? Le premier levier est de diversifier les cultures que l'on produit : dans la rotation des cultures dans le temps, d'une part, et dans la parcelle d'autre part, ce que l'on appelle des cultures associées. Par exemple, au lieu de faire du blé seul, on va faire du blé et du pois en même temps ; les bioagresseurs seront troublés par une diversité végétale plus importante. En lien avec la génétique, on va faire du mélange de variétés, non pas une seule variété de blé ou de colza dans la parcelle, mais un mélange de quatre variétés. Certaines seront très productives, d'autres très résistantes à des maladies ou à des insectes, le mélange étant beaucoup plus tolérant aux bioagresseurs qu'une variété seule, qui ne peut pas être "bonne" dans tous les domaines. On peut aussi diversifier en ajoutant dans la parcelle des espèces qu'on ne va pas récolter. On va par exemple semer notre colza avec des plantes compagnes, tout un cortège d'espèces qui vont "cacher" le colza, le protéger durant l'automne et l'hiver mais qui, sensibles au gel, vont mourir à un moment donné. Pour la gestion des insectes et des maladies, c'est très souvent le levier variétal qui va être utilisé. On va aussi mettre en place un désherbage mécanique, des outils qui vont gérer la flore adventice sans recours à des herbicides. Rien de très innovant, ils sont utilisés en culture biologique. L'impact sur les rendements est-il inévitable, quand on produit de cette façon ? Quand on conçoit des systèmes zéro pesticide, on a des objectifs de production qui sont plus faibles que le potentiel de production de la terre. Par exemple, sur notre dispositif, on a un potentiel de 80 quintaux/ha de blé si l'on apporte suffisamment de pesticides, d'engrais, etc. ; on s'était fixé un objectif de 70 quintaux et aujourd'hui on est autour de 50. Le monde agricole peut-il les supporter les contraintes que vous pointez ? Certaines sont difficiles à accepter pour plusieurs raisons. La première c'est le coût qu'elles engendrent ; on produit moins, on a des charges supplémentaires. La seconde c'est le temps à y passer ; toutes les techniques alternatives à l'utilisation des pesticides sont plus coûteuses en temps de mise en œuvre. Elles sont plus lentes que l'épandage des pesticides. Ça nécessite de cultiver moins de surface, d'être plus nombreux ou encore de travailler plus rapidement. Le machinisme agricole doit progresser. Derniers points, ça demande de la technicité, de la formation, beaucoup plus de suivi des parcelles. On est obligé d'être beaucoup plus attentif au développement des cultures, des adventices, à l'apparition des insectes, des maladies, etc. pour intervenir au meilleur moment. Et ces techniques sont moins efficaces : quand on passe un herbicide, on atteint 95 % d'efficacité, quand on fait du désherbage mécanique, on atteint 40 à 50 % d'efficacité. Cela implique de les coupler avec d'autres pratiques et donc une réflexion plus importantes. Cela fait beaucoup d'obstacles à surmonter pour se passer des pesticides... À commencer par la vision que l'on a de la parcelle. Dans des systèmes zéro pesticides, on a une parcelle dans laquelle il y a un peu plus d'adventices, d'insectes ravageurs. Il faut faire ce cheminement d'acceptation d'un certain nombre de dégâts. Cela demande aussi de l'accompagnement et sûrement de l'accompagnement financier à cette transition, comme il en existe dans l'agriculture biologique. Aujourd'hui, un agriculteur n'a pas de raison de produire sans pesticide, son produit n'aurait pas plus de valeur, il ne le vendrait pas plus cher.
Not file

Dates and versions

hal-03824504 , version 1 (21-10-2022)

Identifiers

  • HAL Id : hal-03824504 , version 1

Cite

Stéphane Cordeau, Olivier Le Ny,. Il est possible de produire sans pesticide, mais à des niveaux de productivité plus faibles. Midi-libre, 2022. ⟨hal-03824504⟩
1 View
0 Download

Share

Gmail Facebook Twitter LinkedIn More